Val de Durance
Lycée
Pertuis
 

UNE VALISE

jeudi 4 juin 2009

Elle est un bagage de forme rectangulaire.
Elle sert à transporter nos affaires lorsque nous partons en voyage.
Elle porte le nom de « Valise ».

Elle se tenait dans son coin, derrière la vitre, comme mise à l’écart des autres. Je la considérais, d’abord un peu indifférente. Elle avait perdu son couvercle et demeurait là, défiant le temps et rappelant sa trace. Inutile. Et puis soudain ; arrestation, déportation, camps, chambre à gaz et extermination. Toute la cruauté du génocide qui resurgit à cet instant. Je les vois très clairement, tous ces morts, toutes ces vies fauchées, inutilement. Inutile, cette valise ? Cet objet égaré, oublié, puis là, devant moi. Rescapé du passé et trahissant son horreur. Ces crimes immondes de l’être humain contre lui-même. Angoisse, tristesse. Ma gorge se noue. Un goût amer ; les larmes montent.

Et la valise raconte...

J’ai toujours vécu dans le grenier de M. Levi. Vendue à bas prix, je fus achetée puis mise dans un triste grenier où la poussière et le noir furent longtemps mes seuls amis. Le jour, quelques tristes rayons de soleil venaient réchauffer ma mélancolie et le soir, j’aimais me perdre dans l’étrange lumière céleste que filtrait le toit. Et ce fut un soir, pourtant comme les autres. La lune chatouillait tendrement de ses rayons le vieux grenier et ses pauvres objets abandonnés, quand s’ouvrit la porte du grenier sur ma solitude. M. Levi apparut. Il avait vieilli depuis tout ce temps où il n’avait pas mis les pieds ici. Je n’eus pas le temps de m’interroger sur sa présence. Je fus soudain saisie et descendue dans la maison. Brusquement jetée sur le lit, je me retrouvai aussitôt remplie d’objets en tout genre. Vêtements, savon, chaussures, argent et une photo furent mes nouveaux compagnons. Je sentais qu’il allait arriver quelque chose, quelque chose de mauvais que trahissait le regard de M. Levi.
Il faisait bientôt jour et M. Levi n’avait pas dormi de la nuit. Il semblait préparer, se préparer, oublier des détails et avoir peur de les oublier. On frappa violemment à la porte. Il sursauta et hésita. Des cris en allemand le décidèrent à ouvrir d’une main tremblante. Devant lui se tenaient trois soldats en uniforme vert kaki, visiblement très furieux. M. Levi s’empressa de me saisir et l’on partit aussitôt avec ces hommes.
On arriva devant une gare. Il y avait alors plus de mille personnes qui se tenaient, tenant eux aussi une valise à la main. Les hommes, les femmes, les jeunes, les vieux et les enfants, tous avaient une étoile jaune cousue à leurs vêtements et surtout, tous portaient un masque de peur qui torturait leur visage par la crainte de l’avenir. Plus loin, un train rouillé semblait attirer l’attention. On hurla de nouveau quelque chose en allemand et je fus emportée, passant de mains en mains, de bras en bras, vers ce train angoissant. Cette fois, le grenier et la poussière laissèrent place à un coffre du train où des milliers d’autres valises furent entassées avec moi. Je redoutais le pire dans le poids du noir qui s’installa. Plus de rayon de soleil ni même la douceur de la lune. Je ne saurai dire combien de temps s’écoula ainsi. Je me souviens seulement de cette affreuse sensation d’étouffement. Et puis ces cris lointains, déchirants qui traversaient la nuit et les cœurs.
Enfin, de l’air, mais glacé cette fois. Encore ces bras qui me prennent et me jettent. Enfin, cette main si familière. Comme je fus contente de retrouver M. Levi ! Mais le jour n’était toujours pas de retour et je me laissais flotter, le long de ce sombre chemin qui ne semblait mener nulle part. Je remarquai tout de même que M. Levi était très affaibli par le voyage et un profond désespoir creusait les traits de son visage. Je ne comprenais pas. J’avais peur. Où allions-nous et qu’allait-il nous arriver ?
On finit notre route dans une grande cour vide où on nous fit ranger en deux rangs. Le nôtre était le seul à compter des vieillards et des enfants. L’autre groupe constitué en parti d’hommes robustes partit et de nouveaux cris en allemand retentirent. Ce fut un ordre, ils devaient partir et nous laisser, nous, les valises. M. Levi hésita, il n’avait cependant pas le choix. Alors il m’ouvrit discrètement et prit la photo. Ça serait tout ce qu’il aurait, tout ce qui lui resterait de sa vie passée, juste une ancienne photo de sa femme, partie elle aussi depuis bien longtemps. Il me posa ensuite à terre et partit, m’abandonnant. Je les revois encore, ces ombres d’Hommes, s’éloignant lentement, accablées par la peur, séparées de leurs familles, totalement perdues.
Je me suis ainsi retrouvée entre mille autres valises, délaissée parmi les délaissées. Des hommes terriblement minces, l’air malade, le crane rasé et le costume rayé surgirent tels des fantômes, livides. Ils se mirent aussitôt à vider méthodiquement notre contenu. Comme M. Levi avait pris soin de me mettre un petit cadenas, les hommes n’arrivèrent pas à m’ouvrir tout de suite. Alors l’un d’eux se mit à hurler. Il me saisit et me jeta de toute sa force sur le sol. Il me frappa comme par besoin de se libérer, comme une immense et magnifique haine qu’il n’aurait pu exprimer ailleurs. Violence. Il frappa, tant et si bien que mon atroce souffrance se tut dans un superbe fracas. Le supplice fut tel que je me brisais en deux, à terre je ne fus plus rien. On prit quand même les affaires de M. Levi : des vêtements, des chaussures, du savon et quelques billets.
C’est seulement vide et vidée de notre sens que l’on nous jeta un peu plus loin. Comme des restes totalement inutiles, nous nous laissâmes envoûter par la magie du froid qui calmait nos blessures. Ensevelie dans la neige pure, on se sentait mourir tout doucement...

...

Un jour des hommes vinrent pour nous récupérer. Mais certaines valises s’étaient déjà complètement détériorées, et pour elles on ne pouvait plus rien faire. Moi je fus transportée de nouveau, en avion je crois, mais je ne m’en souviens plus très bien car depuis longtemps j’avais perdu tout sens à la vie. Je ne me sentais plus rien. Je ne signifiais plus rien, pourtant je fus surprise d’être traitée avec la délicatesse que nous inspirent la préciosité et la pitié.
On ne fut pas entassé, on ne fut pas que des valises. Il y avait aussi quelques objets auparavant contenus dans les valises. Survivants abîmés par le temps, rongés par la souffrance.
Je finis dans un musée. Moitié de valise derrière une vitre. Coupée du monde, car maintenant bien inutile et irréfutable preuve de vos crimes abominables. Et les Hommes ont bien tort de se considérer supérieurs à de vulgaires objets car tous deux ne sont que les fruits de mains humaines. Cependant quand la vie éphémère et fragile s’éteint, seuls les objets savent aussi bien lui en rappeler ses souvenirs oubliés.
Imène MOUSBA

 
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