Val de Durance
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Pertuis
 

LES CUILLERES

jeudi 4 juin 2009

J’ai choisi de prendre comme objet la cuillère. Cette dernière est vraiment très importante dans la vie quotidienne des déportés dans les camps dans la mesure où sans elle, on peut dire adieu à la soupe.

J’ai été fabriquée à l’usine Solingen, en Allemagne en 1942 près d’Hambourg. Après avoir été mise dans un carton avec mes semblables, j’ai pris place dans un train pour une destination inconnue. Après avoir parcouru un long voyage, nous voici arrivées. Mes compagnes et moi étions stockées dans un grand hangar mais je me suis aperçu que nous n’étions pas seules, il y avait déjà là un nombre impressionnant de cuillères qui étaient disposées là : des grandes, des petites, des courtes, des longues, des louches ...
Je suis restée là, un peu timide, dans mon coin ; nous étions les dernières arrivées. Puis je me suis lancée, je suis allée voir une ancienne qui avait l’air d’être au courant de tout. Je lui ai demandé ce que nous faisons là, ce que nous attendions, pourquoi personne ne venait nous chercher. Je lui ai dit que j’avais froid. Elle m’a répondu : « tu es à Auschwitz. » J’ai donc continué de la questionner : « Oachvitz ? C’est comme ça que ça se prononce ? C’est où ? C’est quoi ? - Tu poses trop de questions me dit-elle. Reste là, tu es bien, ne sois pas pressée d’aller dehors. » Elle a marmonné des mots incompréhensibles d’où sortaient les termes : Juifs ; convois de train ; exterminés ; régime nazi ; zyklon B ; douche ; gardiens nommés « Kapos » ; violent ; supérieur ; SS.
Je suis restée traumatisée, puis je suis repartie dans mon coin, pressée de questions par mes amies. Je me suis isolée et n’ai rien répondu. Je suis restée là pendant des semaines sans parler. Un jour, le hangar s’est ouvert et des hommes sont entrés, ont crié, et mon carton est sorti du hangar.
Je me suis retrouvée dehors, il faisait un froid glacial. Je n’ai pas pu apercevoir ce qui se passait. Ah, me voici dans les cuisines, l’odeur n’est pas très bonne. Quelques heures après, je me suis retrouvée dans les mains d’un homme très faible, très maigre. Il me tenait dans ses mains comme s’il tenait un joyau. Il ne me posait pas. Je l’ai accompagné partout. J’ai fait partie de lui. Lorsqu’il se levait, il me prenait avec lui, quand il allait se laver aussi. Pendant que les SS faisaient l’appel, j’attendais tranquillement dans le creux de sa main. Ce dernier est allé à Auschwitz III (Monowitz) pour toute la journée. Le soir, lorsque les Kapos distribuaient la soupe « c’était mon moment ». La soupe était un peu claire mais il fallait tenir. Nous rentrions ensuite au baraquement pour nous allonger tous les deux « dans la couchette ». J’ai dû passer avec lui plusieurs semaines, mais un jour il m’a confiée à un autre car il devait aller se faire soigner à l’infirmerie, il ne pouvait pas me prendre avec lui. Le second m’a échangé vite fait pour trois rations de pain, c’était une fortune pour une cuillère. Je ne pensais pas que je pouvais avoir une aussi grande valeur quand je suis sortie de l’usine de Solingen. Mon existence s’est poursuivie comme ça parfois échangée, parfois chapardée, mais jamais délaissée.
Aujourd’hui, j’ai 60 ans et mon existence est calme et paisible. Je suis confortablement installée dans une vitrine du Mémorial de la Shoah à Paris. Je vois défiler des dizaines de silhouettes et chacune en me regardant se raconte une histoire me concernant. C’est ça l’important : se souvenir.
Alyssa LALLI

Comme objet, j’ai choisi la petite cuillère qui était placée dans une vitrine, une jeune déportée a pu la rapporter. Cet objet à sûrement été vital pour elle. Elle a probablement dû tout faire pour la garder au même titre que sa gamelle. La petite cuillère est vieille et toute rouillée, mais exposée dans le musée elle sert à comprendre les conditions de vie dans le camp.

J’ai été fabriqué le 22 avril 1942 dans l’usine de LINNICH à l’ouest de l’Allemagne. Nous étions des millions et des millions de petites cuillères et nous ne valions rien. Avec un petit nombre de mes congénères nous sommes parties, nous ne savions pas ce que la vie avait réservé pour nous.
Je m’en rappelle encore assez bien, un lundi matin nous sommes arrivées dans un lieu inconnu. Devant nous un grand porche et derrière notre lieu d’arrivée. On nous a entreposées dans un bâtiment carré et tout gris, nous étions nombreuses.
J’ai rencontré des petites cuillères plus vieilles qui m’ont raconté qu’elles étaient là depuis longtemps mais qu’elles n’avaient jamais servi.
Un jour d’octobre, alors qu’il commençait à neiger dans le camp, un homme de taille moyenne, nous a prises moi et quarante-cinq autres et nous a emmenées dans un bâtiment à coté du nôtre, toujours carré et toujours gris. On m’a donnée à un homme en uniforme rayé qui ressemblait à tous les autres hommes en uniforme rayé du camp. J’ai appris à le connaître très vite, c’était un Juif polonais qui croyait dur comme fer que tout ça serait bientôt fini.
Tous les jours, il prenait vraiment bien soin de moi, ne me laissant pas à la vue de tous les autres, et me protégeant comme il aurait protégé sa vie. Au fil des soupes qu’il avalait, je ne comptais plus le temps. Depuis combien de temps étais-je là ? Six mois ? Peut être huit.
Un jour mon propriétaire est tombé malade, dans sa bouche toujours ce même gout âpre et toujours les même joues creusées, cette fois j’ai senti du sang dégouliner lentement sur mon métal froid. J’ai entendu un bruit sourd et senti une secousse. Il est tombé. Une seconde plus tard, j’avais déjà changé de main. Un homme se réjouissait de m’avoir trouvé : grâce à moi, il gagnerait peut-être trois jours de nourriture si ce n’est plus. Il m’a échangée contre deux rations de pain et j’ai compris ce jour là que ma valeur était immense. Le prix de la vie, voilà ce que j’étais devenue.
J’ai continué de passer de main en main et je me suis retrouvée dans les mains d’une jeune femme de dix-sept ans, pas plus. Squelettique parmi d’autres squelettes. Je n’ai jamais autant compté pour quelqu’un que pour cette jeune fille. J’étais son seul bien, sa seule possession, la dernière chose qui la raccrochait à la vie. Le temps a défilé encore et encore, toujours le même. Les visages cireux et les bouches sèches. Pourtant j’ai vu le jour que je ne pensais plus possible. Sarah et moi étions libres, elle ne m’a pas jetée. Elle m’a gardée et ensemble nous sommes parties pour la France. Elle m’a conservée longtemps. J’ai vu défiler d’innombrables années mais je ne servais plus, j’étais bien trop affaiblie. Un jour, Sarah a été interrogée par des hommes et leur a dit : « Regardez cette cuillère c’est tout ce qu’il reste, c’est tout ce qu’il me restait, le prix de ma vie. Prenez là. Je n’en ai plus besoin. » Je ne pouvais pas le croire, elle m’abandonnait. Ces hommes m’ont emmené, depuis ce jour je repose au Mémorial de la Shoah à Paris à coté d’une photo de Sarah et j’ai compris. J’ai compris que Sarah voulait que tout le monde sache que mon prix, c’était sa vie.
Élisa LOPEZ

 
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