Val de Durance
Lycée
Pertuis
 

« Ce jour » de Gilbert J. Tiffany ; atelier d’écriture visite du camp des milles (2013-2014 ; 1ère S4)

mardi 11 février 2014, par GILBERT-JEANSELME Tiffany

Cette date, ce jour. Ce jour où tout a basculé et qui marquera ma vie à jamais. J’ai peur, on a tous peur. Nous sortons de ce wagon où nous avons eu tellement froid. Le froid. Il nous a accompagné durant tout ce voyage, je croyais avoir traversé le pire. Je me trompais. On se trompait tous. Des pleurs, des cris. Nous sommes jetés à terre avec des cris. On nous crie dessus, on nous tire, on arrache nos valises. On nous prend tout. Tout, vraiment tout, notre dignité, tout. A la sortie de ce wagon nous ne sommes plus rien. Rien, c’est cela que nous représentons pour eux. Pour ceux qui crient. Ils nous ordonnent d’avancer jusqu’au grand bâtiment au loin. Nous avançons dans la peur et les cris. Toujours ces cris, d’enfants. D’enfants et de femmes qui ont peur. Moi, j’ai peur aussi mais je ne crie pas, je ne pleure pas. Je n’y arrive pas. Je m’accroche à mon amie. C’est tout ce qu’il me reste. Katie. Sans elle j’aurais eu peur, j’aurais pleuré. Mais elle est là et je ne pleure pas. Je ne veux pas. Pas devant elle. On s’éloigne du wagon, petit et sombre, beaucoup trop petit pour nous tous. 8 chevaux, c’est ce qu’il y a écrit. 40 hommes et 8 chevaux. Nous étions plus. Et il n’y avait pas de chevaux. Ils nous ont entassés tels des animaux, sans nourriture, sans eau dans les cris et les pleurs. On nous fait signe de s’arrêter. Je m’arrête. Pour rentrer, nous devons passer devant un homme. Il crie. C’est mon tour. Je m’avance. Il me demande d’enlever mes bijoux et de ne garder que mes vêtements. J’ai peur. J’obéis et je rentre. Katie passe et rentre elle aussi. On nous emmène au milieu de la cour. On attend encore une heure dans le froid. Ce froid qui nous suit et nous accompagne depuis notre arrivée. On a froid. Katie a plus froid que moi. Elle tremble et elle aussi commence à pleurer. Je vois une larme couler sur son visage. J’aimerais la réconforter, mais je ne peux pas. Je ne la réconforte pas sinon moi aussi je vais pleurer. Je ne veux pas. Pas devant elle. Pas devant eux. Tout le monde rentre, on ferme les portes derrière nous. On attend avec les cris et les pleurs. Les enfants et les femmes pleurent, ils ont peur. Moi aussi j’ai peur. Les gardes crient et tout s’arrête. Plus de pleurs, plus de bruit. Ils nous appellent les uns après les autres. Ils sont chaudement couverts. Pas moi. Pas les autres. Nous n’avons plus rien pour nous réchauffer. Ils m’appellent, je m’avance et je rentre dans le bâtiment. Il fait moins froid. Mais toujours très froid. J’attends Katie. Nous montons au deuxième étage. On s’assoit, à côté des autres. A côté d’une maman et son bébé. Ils ne tiendront pas. Je le sais, nous le savons tous. Elle pleure et son bébé aussi. Katie les regarde les larmes aux yeux. Elle a peur. Moi aussi. Pourquoi suis-je ici ? Je n’ai rien fait. Ils n’ont rien fait. Cette femme et son bébé non plus. Un courant d’air. J’ai froid. Il y a une fenêtre. Juste en face de moi. Elle est ouverte, l’air passe. Et j’ai froid. On a tous froid. L’air glacé de la soirée s’engouffre dans le bâtiment. Il le glace. Il nous glace le sang. On dort. Ou plutôt on fait semblant. On entend les cris et les pleurs. Les inquiétudes et le désespoir. On a froid. Je sers Katie contre moi. Elle sanglote et elle tremble. Moi aussi je tremble mais je ne pleure pas. Je ne veux pas. Pas devant elle. Pas devant eux. Le matin. On se lève. Ou plutôt on nous lève. On nous crie dessus. On avance. On a peur. On sanglote. Pas moi. Je ne pleure pas. Je ne veux pas. Katie, elle, pleure de plus en plus. Cela fait 5 mois que nous sommes là. On ne part pas. Certains partent. Pas nous. Les rails se trouvent à quelques mètres du bâtiment. Depuis le dernier étage de l’usine, l’on voit partir les wagons. Avec des hommes. Ils pleurent et partent. On ne les voit pas. On ne les reverra plus. Certains préfèrent se jeter dans le vide depuis cette fenêtre que de partir. Cette fenêtre où l’air de l’hiver s’engouffrait et glaçait nos poumons. Cette fenêtre plusieurs l’ont enjambée. Ils ont d’abord renoncé, regardé autour d’eux, puis sauté. En bas, quand le corps arrive on entend un gros bruit. Puis le silence. Et les cris. Les pleurs. Ils pleurent pour cet homme que personne n’a rattrapé. On ne veut pas. On ne peut pas. Nous n’en avons pas la force. Katie pleure beaucoup. Tous les jours. Encore plus quand les hommes sautent. Ils sautent de cette fenêtre car ils ont peur. Ils ne veulent pas partir dans ces wagons. Ils savent où ils iront. Nous le savons tous. On les comprend et on les laisse faire. On a plus la force de les empêcher. Ils ne veulent pas. Nous ne voulons pas non plus. Au début c’est dur. Mais on s’y fait. On ne s’attache pas aux gens. Sauf à Katie. Je reste avec elle. Elle a peur. J’ai peur aussi. Elle ne le sait pas. Elle est faible. Elle n’a plus d’énergie. Je l’ai pour nous deux. La nuit. Le jour. Les pleurs. Les cris. Tout se ressemble. On a faim, on s’affaiblie mais on vit. On continue de vivre. On ne veut pas mourir. Parfois on y pense mais on a peur. Les hommes et les femmes qui ont sauté, eux, n’ont pas peur. Ils l’ont fait. Ce soir Katie et moi nous nous endormons à côté de la femme et de son bébé. Elle pleure. Comme tous les soirs. Elle a peur. On a tous peur. Le matin Katie cri. Je me réveille. Elle pleure et hurle. Elle regarde par la fenêtre. Cette fenêtre toujours ouverte. La femme a sauté. Avec son bébé dans les bras. Elle a sauté parce qu’elle avait peur. Parce qu’elle n’a pas réussi à tenir. Je le savais. Nous le savions tous. Katie pleure. Je ne pleure pas. On nous ordonne de débarrasser la cour de ces deux corps. On demande à Katie d’aider les autres. Elle ne veut pas. Elle ne peut pas. J’y vais. Je porterai pour deux. J’aurais la force. Le matin. Le soleil sur notre visage. Comme c’est doux. C’est l’été. Il fait chaud. On entend les cigales. Cette fenêtre si froide auparavant parait à présent plus chaleureuse. Elle nous invite à découvrir le paysage. Le ciel bleu. Le soleil. Les oiseaux. La vie. La vie. Tout ce que nous avons perdu dès notre entrée ici. Le soir. Le jour. La nuit. Le matin. Les cris. Les pleurs. Les suicides. La fenêtre. Cette fenêtre d’où a sauté Katie. Elle ne me parait plus chaleureuse désormais. Elle ne le paraîtra plus jamais. J’ai pleuré. Beaucoup. Pour la première fois, j’ai pleuré. Et je pleure. Tous les jours. Comme Katie. J’ai peur. Elle n’est plus là. Moi non plus. Je ne vis plus. Je survis. J’ai peur, je pleure. On me demande d’enlever son corps. Je ne peux pas. Je ne veux pas. Les jours passent. Elle me manque. Je dors seule. Le jour, la nuit. Mes nuits sont rythmées de cauchemars. Je veux rentrer. Je suis faible, j’ai peur. Je pleure. Je m’assois dans un coin de la cour. Seule. Un coin sous le soleil de Provence. Au son des cigales. Puis à l’ombre de l’oubli…

 
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